Diderot et le rêve du web sémantique



Que dirait Diderot, le plus célèbre des encyclopédistes, s’il nous rendait visite et s’intéressait au web comme média global ? L’objectif de cette petite mise en scène est d’inciter le lecteur à prendre un recul suffisant pour discerner quelques-uns des mécanismes comportementaux à l’œuvre dans nos usages quotidiens du web. La perspective d’un prochain web sémantique est analysée de manière critique à la lumière des tentatives passées de l’intelligence artificielle et de la théorie moderne de l’information. L’article se conclut sur quelques remarques destinées à mettre en perspective l’analyse précédente avec quelques-unes des forces qui façonnent aujourd’hui le web.

A l’attention des lecteurs pressés : oui, cet article est long.


Diderot, Google et WikipédiaLe web dans sa forme actuelle a-t-il en définitive réalisé, avec 250 ans de retard, l’utopie des 140 encyclopédistes du 18ème siècle ? Souvent, j’ai rêvé d’une confrontation entre Diderot ou D’Alembert avec Google et Wikipédia ! Gageons que leur réaction serait celle d’une stupéfaction admirative, du moins dans un premier temps. Mais, passé cette première confrontation, quel jugement porteraient-ils sur le magma d’information qui submerge quotidiennement nos écrans et nos cervelles ?Essayons donc d’imaginer ce que dirait notre ami Diderot, si d’aventure il pouvait nous rendre visite pour quelques années, en ce début de 21ème siècle. Ceci nous permettra de placer le sujet du web sémantique dans son contexte.


Surpris
, Diderot constaterait que le déluge d’information et la pression du temps à laquelle beaucoup d’habitants de l’an 2008 sont soumis, loin de les aider à prendre des décisions raisonnées, les conduisent inévitablement à prendre des décisions de plus en plus irrationnelles. Basées sur des intuitions de plus en plus évanescentes, des  ouï-dire voire même de simples croyances. La lecture de l’article Essential Java sur le blog des architectes SQLI l’aurait grandement aidé à y voir clair 😉 Une chose qu’il n’aurait jamais imaginée dans son optimiste 18ème siècle, est la création de chapelles de croyances dans les domaines les plus prosaïques comme par exemple ce qui touche les langages de programmation ou de modélisation. Dans le grand marché des idées et des opinions du web, chaque internaute y retrouve les siennes, le rassurant dans ses convictions, ses illusions ou ses croyances. Dans les domaines qui concernent directement SQLI, on a bien sûr la chapelle pro J2EE en guerre contre la chapelle pro .NET.  il constaterait que nombre d’internautes partagent la conviction, bizarre pour lui, qu’une information récente est nécessairement de meilleure qualité qu’une information plus ancienne. La littérature scientifique écrite dans la première moitier du 20ème siècle lui apporterait pourtant une foison d’exemples où l’information de meilleure qualité est parfois vieille d’un demi-siècle, en physique fondamentale par exemple. Le monde de l’informatique lui apporterait des exemples où la quête de la nouveauté pour la nouveauté est poussée dans des retranchements à la limite de la paranoïa. Des outils qui changent tous les jours. Impensable !

Incrédule


Effaré, il prendrait progressivement conscience d’une conviction répandue chez les internautes qui consiste à croire qu’une information qui n’est pas facilement accessible via Google ou qui n’existe pas sur Internet n’a jamais existé. Incroyable !


Lucide, il verrait qu’une conséquence du deuxième point est de permettre le recyclage très rapide d’une information existante mais oubliée (parfois volontairement). Il trouverait aussi bien des exemples de recyclage d’idées qui marchent que d’idées qui ne marchent pas. Les périodes de recyclage ne sont pas les mêmes d’un domaine de la connaissance à un autre observerait-il. Le recyclage d’une idée en physique par exemple prend typiquement une génération de chercheurs alors qu’en informatique il se compte plutôt en années. Que l’on pense par exemple aux intervalles qui séparent l’invention de CORBA, RMI, SOA, REST.


Vaguement  écœuré, il envisagerait comme une autre conséquence du deuxième point, l’a création, de bulles de vacuité informationnelle. Une sorte d’effet Larsen où la notoriété d’une information récente engendre elle-même un surcroit de notoriété de cette même information. Le « hype » en bon franglais. Des bulles sciemment entretenues, tantôt par des individus narcissiques, tantôt par des organismes avides de notoriété et tous deux fort peu soucieux de jeter les lumières de l’esprit sur un quelconque sujet. Le marketing viral jouant d’ailleurs sans complexe sur ce phénomène n’en serait qu’un des nombreux avatars. En informatique, le nombre de sigle de 3 lettres recouvrant des réalités, au mieux confuses et au pire inexistantes et qui permettent d’entretenir ce type de bulle lui apparaîtrait proprement sidérante. En fait, il y verrait une trahison de l’esprit de raison qui l’animait lui et ses collègues encyclopédistes. Mais on tenterait de le consoler en lui expliquant qu’en matière de trahison, celle-ci n’est ni la seule, ni la première, ni la dernière, ni non plus la plus grave de celles commises par la techno-science du 21ème siècle.

8 Responses to “Diderot et le rêve du web sémantique”


  1. 1 psicopat 26/05/2008 à 22:44

    bel effort de rédaction pour ce billet (cette planche à billets , plutôt !). Pour apporter de l’eau au moulin, je dirais que le WikiBrain ou plus simplement la notion de pensée unique existe déjà et qu’il est du devoir de ceux qui en conscience de préserver leur libre arbitre et d’éveiller leur entourage sur les effets secondaires (pour de pas dire pervers) de ce que représente internet en tant que culture de masse. PS: N’oublions pas d’éteindre la télévision et de débrancher le cable réseau de l’ordinateur pour aller repiquer les tomates avec nos enfants !…

  2. 2 lchevet 27/05/2008 à 14:12

    Félicitations pour cet article de fond et pas un simple post de 3 mots comme on en voit trop souvent.
    Concernant "les vieilles lunes de l’IA" je ne peux que vous conseiller la lecture de "The singularity is near" de Ray Kurtzweil qu’il serait trop long de présenter içi.

  3. 3 Gunter Gorhan 28/05/2008 à 14:42

    Je ne connais pas assez bien le monde de l’informatique ni les maths pour me risquer à un commentaire dans ce domaine.
    Je réagirai plutôt en philo-philosophe ou en philo-sophophile, bref en amateur de la philosophie, de quelqu’un qui aime la philosophie. Le projet d’enserrer toute la réalité, humaine et naturelle, dans un réseau logico-mathémathique est très ancien, puisque c’était déjà Pythagore qui en avait conçu le rêve (ou cauchemar) plusieurs siècles avant J.C. Mais c’était encore un projet quasi-religieux, quasi –mystique où les nombres étaient bien plus que de éléments de calcul, ils avaient une portée surnaturelle. L’harmonie des sphères se retrouvant dans le monde sensible – précurseur du Platonisme…
    C’est avec Leibniz (17ème siècle) et son projet d’une mathésis universalis (« Au lieu de négocier et discuter, calculons ! ») que ce rêve/cauchemar d’une calculabilité intégrale du réel semble prendre une tournure plus sérieuse, scientifique. Or, Bertrand Russel (20ème siècle), mathématicien et logicien de premier plan nous dit la chose suivante : »Si l’on peut démontrer qu’il est possible de cerner d’un réseau mathématique n’importe quel univers contenant plusieurs objets…le fait que notre univers se prête à un traitement mathématique n’a pas grande signification au point de vue philosophique (c.à.d. anthropologique, humain et social-historique, G.G.) ». Cornelius Castoriadis, également mathématicien et philosophe (mort en 1999) avait coutume de distinguer la « région ontologique » ensidique (contraction de ensembliste-identitaire), passible d’un traitement logico-mathématique et la région social-historique, création de l’imaginaire radical propre à l’humanité. Dit autrement : C’est la création au sens fort du terme – elle ne peut être ni déduite ni induite par quelque procédé préétabli qui soit- qui fonde la réalité humaine. Pour finir, l’enjeu le plus grave de tous les projets de modélisation de la réalité humaine a été énoncé par Hanna Arendt: "Il n’est pas grave qu’il y ait des théories fausses sur l’esprit humain mais à force de les répéter elles risquent de devenir vraies". Autrement dit, l’homme est ainsi fait que toute description ("objective") est reçue par lui comme une prescription; effet de la "self-fulling phrophecy" (prophétie-autoréalisatrice) ignorée de la matière et de la vie non-consciente.
    Il n’est pas exclu qu’à force de nous le répéter, nous nous comporterons un jour comme des machines programmées (il y a déjà des signes avant-coureurs, cf. RolandGori/ Marie-José Del Volgo : «Les exclus de l’intime. La médecine et la psychiatrie du nouvel ordre économique », Denoël, 2008) et il n’y aura alors plus personne (plus de philosophe ou artiste) pour s’en extraire, pour faire de la méta-physique. Nous serons alors entièrement engloutis dans la physique, dans la nature et ses lois: une sorte d’Odyssée de l’Esprit (Hegel : L’Esprit s’extrait laborieusement au cours de son histoire de la nature) à l’envers…

  4. 4 Sébastien Letélié 31/05/2008 à 09:52

    J’adhère en partie et je donne mon point de vue ici : http://www.itaware.eu/2008/05/31/le

  5. 5 Guillaume Plouin 02/06/2008 à 17:48

    Je suis d’accord pour dire que le Web Sémantique est inapplicable : c’est d’ailleurs l’exemple que je cite lorsque je parle de chercheurs informatiques déconnectés de la réalité. Plus concrètement, je voulais rappeler qu’il existe un système de classification globale du savoir : la Classification décimale de Dewey, développé par Melvil Dewey en 1876. Elle est utilisée par toutes les bibliothèques du monde. Mais elle n’a pas l’ambition démesurée du Web Sémantique.

  6. 6 Pierre-A 02/06/2008 à 22:47

    Très bon article, bravo! J’aurais bien aimé avoir une définition du web sémantique un peu plus approfondie. Le sujet est très bien traité dans son ensemble …

  7. 7 jb 04/06/2008 à 14:26

    Merci pour ce lumineux article, que je trouve juste un peu sévère au sujet du Web sémantique : même s’il convient en effet de se méfier des prédictions trop grandiloquentes (Global brain …), le Web sémantique aura des applications réelles dans des domaines d’applications bien délimités. Considérons la question philosophique : "Comment faire pour gagner en popularité auprès de toutes les personnes du sexe opposé au mien ? " => le Web sémantique aura probablement du mal à fournir une réponse convaincante. En revanche, il permettra de répondre très précisément à la question : "Quel est le meilleur tarif pour un trajet Paris-Venise à date du WE prochain ? ". Ceci parce que les offres des différents fournisseurs seront accessibles dans un format non ambigu, standardisé (?) et compréhensible par des machines. Il me semble que le but du Web sémantique est de faciliter la recherche d’informations pertinentes, davantage que de secréter une information inédite, via une prise de décision par les machines ? On pourrait bien sûr discuter du fait que tirer des liens entre diverses sources d’informations crée en soi une nouvelle information.

  8. 8 jb 25/09/2008 à 11:44

    F-R Chaumartin parle en expert sur le Web sémantique, et sur tv4it :
    http://www.tv4it.net/permalink/6164


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