Du bon usage de l'abstraction (3 Les difficultés culturelles)

Peut on définir le niveau d’abstraction d’un modèle ? Quels sont les écueils à éviter dans la modélisation UML ? Comment susciter l’adhésion d’une entreprise à une démarche basée sur UML ? Comment combler les lacunes d’UML ? L’initiative MDA versus l’approche par DSL. Tels sont quelques-uns des thèmes abordés.

Du bon usage de l’abstraction (3)

Les difficultés d’ordre culturel

Chaque communauté humaine possède ses codes, ses hiérarchies et aussi… quelques mauvaises habitudes. Pour ce qui touche le rôle de l’abstraction dans notre petit monde de l’informatique de gestion, examinons les choses sans concession. Ceci n’exclura pas un minimum de bienveillance !

Je concocte deux néologismes, qui écorchent un peu l’oreille mais ont le mérite, je l’espère, d’être auto explicatifs : « abstractophobe » et « abstractophile » [nom ou adjectif]. Il s’agit, vous l’aurez compris, de deux espèces de l’ordre des informaticiens. Toutes deux entretiennent des relations contradictoires et conflictuelles avec l’abstraction. Certains informaticiens n’appartiennent ni à l’une ni à l’autre de ces deux catégories mais ils sont rares. Hélas.

Dans les deux portrait que je brosse ci-dessous, je grossi à dessein le trait. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait naturellement purement fortuite !

Les « abstracophiles »

Dire qu’elle est en voie de disparition serait exagéré mais c’est espèce est plutôt rare. Si vous croisez un abstractophile, sachez que vous avez de la chance et profitez-en pour observer son étonnant comportement.

L’abstractophile aime les concepts. De sa formation académique, il conserve une part de nostalgie pour les belles constructions intellectuelles entraperçues dans ses cours de mathématiques. L’abstraction pour lui, c’est avant tout un paradis perdu qu’il souhaite retrouver, consciemment ou inconsciemment. Il veut coûte que coûte la réintroduire dans son métier d’informaticien dont il a trop rapidement perçu les aspects terre à terre. Pour cela, il veut découper le monde en couches. Ses maîtres mots sont : « séparation en couches », « flexibilité », « élégance » et surtout « design patterns ». L’abstractophile pense que l’abstraction c’est beau, que ça fait sérieux et que ça pose sont homme dans une conversation. Il recherche le frisson grisant du savoir et par là même, croit-il, à dominer les esprits moins instruits.

S’il est développeur, l’abstractophile se refusera toujours à écrire :

MyObject myObject = new MyObject(params) ;

trop commun pour lui, mais plutôt :

MyFactoryIF myFactory = MyAbstractFactory.getInstance(factoryParams) ;

MyObject myObject = myFactory.createObject(params);

L’abstractophile lit les ouvrages publiés chez O’Reilly et est un membre actif de la communauté TheServerSide.com. Il a la foi en MDA et dirige un comité chargé de rédiger les spécifications d’un framework destiné à écrire des outils qui permettront d’enrichir le méta modèle UML.

L’abstractophile contrarié peut devenir sectaire, dans ces cas mieux vaut éviter sa compagnie.

Dans les relations entre l’abstractophile et ses collègues non abstractophiles se joue bien souvent l’antagonisme séculaire, et bien de chez nous, entre ingénieurs Grandes Ecoles et… les autres.

Les « abstractophobes »

L’abstractophobe est une espèce nettement plus commune que l’abstractophile. On la rencontre indifféremment dans tous les biotopes propres aux informaticiens. Pour l’abstractophobe, l’informatique ça doit avant tout « tomber en marche ». Ses maîtres mots sont : « concret », « pragmatique » et « faut que ça tourne ». L’abstraction restera toujours pour lui, au mieux, une coquetterie académique, au pire, un facteur pénalisant pour le respect des délais auquel il est immanquablement soumis.

Pour reconnaître un abstractophobe, demandez lui de définir un terme technique ou métier quelconque. Par exemple : Qu’est ce qu’un service métier ? Sa réponse commencera invariablement par : « Ben…, un service métier ? Ben… c’est par exemple quand tu veux faire ceci ou cela… ». Ah les exemples ! L’abstractophobe ne jure que par les exemples. Il est en revanche impossible de lui faire dire une phrase du type : « On appelle service métier un regroupement cohérents d’opérations etc.».

L’abstractophobe réfléchit, mais après coup. D’un naturel souvent insouciant, il n’anticipe que rarement les problèmes mais compte plutôt sur le compilateur ou les utilisateurs pour les lui remonter. Pour apprendre un nouveau langage, il n’étudie pas sa syntaxe mais essaye les combinaisons qui lui paraissent raisonnables.

S’il est expert métier, l’abstractophobe sera la terreur de l’analyste qui essaie de modéliser ses connaissances métiers. En effet, l’univers mental de l’expert métier abstractophobe est structuré en histoires, de préférences longues et filandreuses. Au gré des circonstances, les histoires racontées par l’expert abstractophobe varient. L’abstractophobe ne conceptualise rien. Systématiquement, il énonce les choses importantes à la fin de son discours, lorsque son interlocuteur a épuisé ses facultés de concentration.

Alors vous vous êtes reconnus ?

Dans la conclusion, je reviendrai un peu plus sérieusement sur l’abstractophobie, en relation avec l’usage qui est fait des exemples en informatique.

Bientôt sur cet écran : quelques réflexions sur MDA versus l’approche par DSL et une tentative de conclusion

3 Responses to “Du bon usage de l'abstraction (3 Les difficultés culturelles)”


  1. 1 Blaise P. 11/03/2008 à 10:52

    l y a donc deux sortes d’esprits, l’un de pénétrer vivement et profondément les conséquences des principes, [305] et c’est là l’esprit de justesse : l’autre de comprendre un grand nombre de principes sans les confondre, et c’est là l’esprit de Géométrie. L’un est force et droiture d’esprit, l’autre est étendue d’esprit. Or l’un peut être sans l’autre, l’esprit pouvant être fort et étroit, et pouvant être aussi étendu et faible. Il y a beaucoup de différence entre l’esprit de Géométrie et l’esprit de finesse. En l’un les principes sont palpables, mais éloignez de l’usage commun, de sorte qu’on a peine à tourner la teste de ce côté là manque d’habitude ; mais pour peu qu’on s’y tourne on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir tout à fait l’esprit faux pour mal raisonner sur des principes si gros qu’il est presque impossible qu’ils échappent. Mais dans l’esprit de finesse les principes sont dans l’usage commun, et devant les yeux de tout le monde. On n’a que faire de tourner la teste ni de se faire violence. Il n’est question que d’avoir bonne vue : mais il faut l’avoir bonne ; car les principes [306] en sont si déliés et en si grand nombre, qu’il est presque impossible qu’il n’en échappe. Or l’omission d’un principe mène à l’erreur : ainsi il faut avoir la vue bien nette, pour voir tous les principes ; et ensuite l’esprit juste, pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus. Tous les géomètres seraient donc fins, s’ils avaient la vue bonne ; car ils ne raisonnent pas faux sur les principes qu’ils connaissent : et les esprits fins seraient géomètres, s’ils pouvaient plier leur vue vers les principes inaccoutumés de Géométrie. Ce qui fait donc que certains esprits fins ne sont pas géomètres, c’est qu’ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de Géométrie : mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins, c’est qu’ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu’étant accoutumés aux principes nets et grossiers de Géométrie, et à ne raisonner qu’après avoir bien vu et manié leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où les principes ne se laissent pas ainsi [307] manier. On les voit à peine : on les sent plutôt qu’on ne les voit : on a des peines infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent pas d’eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et si nombreuses, qu’il faut un sens bien délicat et bien net pour les sentir, et sans pouvoir le plus souvent les démontrer par ordre comme en Géométrie, parce qu’on n’en possède pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de l’entreprendre. Il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard, et non par progrès de raisonnement, au moins jusqu’à un certain degré. et ainsi il est rare que les géomètres soient fins, et que les fins soient géomètres ; à cause que les géomètres veulent traiter géométriquement les choses fines, et se rendent ridicules, voulant commencer par les définitions, et ensuite par les principes, ce qui n’est pas la manière d’agir en cette sorte de raisonnement. Ce n’est pas que l’esprit ne le fasse ; mais il le fait tacitement, naturellement, et sans art ; car l’expression en passe tous les hommes, et le [308] sentiment n’en appartient qu’à peu. et les esprits fins au contraire ayant ainsi accoutumé de juger d’une seule vue, sont si étonnez quand on leur présente des propositions où ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut passer par des définitions et des principes stériles et qu’ils n’ont point accoutumé de voir ainsi en détail, qu’ils s’en rebutent et s’en dégoûtent. Mais les esprit faux ne sont jamais ni fins ni géomètres. Les géomètres qui ne sont que géomètres ont donc l’esprit droit, mais pourvu qu’on leur explique bien toutes choses par définitions et par principes ; autrement ils sont faux et insupportables ; car ils ne sont droits que sur les principes bien éclaircis. et les fins qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu’aux premiers principes des choses spéculatives et d’imagination qu’ils n’ont jamais vues dans le monde et dans l’usage. http://fr.wikisource.org/wiki/Pens%

  2. 2 plem 12/03/2008 à 09:14

    L’esprit de Géométrie de Blaise Pascal !. Comment n’y avoir pas songé ? Voilà qui rehausse substantiellement le débat. Et voilà que je me sens tout petit et un peu ridicule devant ce géant de la Pensée… Quelle langue extraordinairement élégante et que de choses profondes dites en peu de mots ! Sachons en prendre de la graine, notre métier fait trop souvent l’inverse. Merci à l’esprit fin qui se cache derrière Blaise P pour se commentaire sublime !

  3. 3 Anas Taud 31/03/2008 à 12:21

    Il doit bien y avoir un "juste" milieux entre les deux esprits: Faire suffisement de projets sur le terrain pour garder "les pieds sur terre" mais en même temp faire un effort constant de structuration, définition et mise en cohérence des concepts (… un peu d’abstraction quoi). Il est difficile d’allier les deux car on ne choisi pas forcément ses projets sur mesure exactement en fonction des concepts que l’on désire développer et valider. Cela dit, quand on a la chance de pouvoir le faire, l’expérience en vaut la chandelle.


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